Avant même que ne se fonde le Centre Takiwasi, j’avais rencontré Ermitaño coupant du bois mort dans la forêt, pas loin de mon tambo de diète. Il se levait tôt le matin pour obtenir sa charge de bois qu’il allait ensuite revendre, c’était son gagne-pain. Sa sincérité et simplicité m’avaient touché et je lui ai proposé de lui fournir un peu de travail après ma diète. D’abord à titre personnel puis à Takiwasi où il fut donc le premier travailleur.
Enfant maltraité, fortement traumatisé, il bégayait, vivait seul, pauvrement, les enfants le harcelaient dans la rue comme le simplet du village. Son nom d’Ermite semblait avoir marqué un destin de solitude et de pauvreté. S’il nous est demandé de recouvrer notre esprit d’enfance, Ermitaño ne l’a jamais perdu. Et c’est ce même esprit qu’il répandait dans Takiwasi et partageait à tous ceux qu’il croisait. Face à nos angoisses existentielles, nos élucubrations mentales et nos questionnements intellectuels, Ermitaño était le rappel constant de notre besoin d’humilité, de simplicité, de joie innocente au quotidien.
Rejeté dans son enfance, il avait trouvé une voie de sortie en affirmant haut et fort, qu’il n’était pas péruvien, mais équatorien, écoutant les chansons folkloriques d’Équateur sur sa radio à piles. Ils les connaissaient par cœur et les chantait tout en enlevant les mauvaises herbes de Takiwasi. Puis il a diversifié sa nationalité devenant tour à tour japonais, chinois, espagnol, français, etc., au gré de son imagination et de l’interlocuteur du moment.
Ignorant le second degré, Ermitaño a eu beaucoup de mal à comprendre qu’on pouvait blaguer et que la blague était un « pieux mensonge » doté d’une dimension affective. Le jour où il put saisir cette abstraction, une énorme fenêtre s’est ouverte pour lui et sa nationalité est devenu l’objet de blagues quotidiennes, une source inépuisable de rires sonores. Son innocence ne lui permettait pas de croire que l’autre pouvait mentir ou avoir de mauvaises intentions, ce qui l’a rendu vulnérable à biens des abus.
Sans le savoir, il s’était doté d’une règle de vie reprenant l’adage des incas : Ama Sua (ne sois pas voleur), Ama Llulla (ne sois pas menteur) et Ama Quella (ne sois pas feignant). Ainsi, le monde était simple et carré.
Sa vie était son travail qu’il prenait très au sérieux, ne concevant pas d’être payé un jour s’il ne faisait rien… Même affaibli ses derniers jours de vie, il a continué à travailler assis sur une brique qu’il déplaçait au fur et à mesure et même parfois semi-allongé, tenant ferme sa machette. Il a fallu lui interdire de travailler les jours fériés, l’ordre venant de la « plus haute autorité ». Car il respectait l’autorité, mais que du chef, pas des sous-fifres… Il fallait aussi penser à suspendre un ordre sinon Ermitaño continuait imperturbablement son activité. Si l’ordre était d’arroser les plantes tous les jours en mon absence, il le faisait même sous une pluie battante…
Son bégaiement disparaissait dès qu’il chantait et ne l’empêchait pas d’être extrêmement bavard, proclamant ses certitudes à qui voulait l’entendre. La vérité sortant de la bouche des enfants, il pouvait aussi bien dire sans diplomatie quelque dures vérités à certains, sans ne manifester aucune gêne.
Dur à la souffrance qu’il voulait ignorer, Ermitaño ne faisait pas cas de ses maux physiques et ne voulait pas de soins (« ça disparaîtra avec la mort », disait-il) et il livrait d’épiques combats spirituels nocturnes avec les démons qu’il méprisait souverainement. Il s’en moquait et croyait en la justice divine.
Ainsi, Ermitaño, gardant comme cap de son existence des vérités de base, sans aménagement commode, se moquant des convenances sociales et du « politiquement correct », nous renvoyait constamment la vision de notre décalage entre nos prétentions et les vérités simples de l’existence, les bases fondamentales de la nature humaine. Ermitaño, sans masque, pouvait à tout instant nous quitter le nôtre. Et ses dénonciations véhémentes pouvaient aller accompagnées d’un grand rire sonore, sans aucune pointe de méchanceté. Et c’est pour cela que tout le monde l’aimait… nous étions tous plus intelligents que lui mais bien incapables d’être aussi purs de cœur, de cette trempe d’hommes sans détours.
Dans le mystère des desseins divins, d’évidence Ermitaño a joué un rôle-clé à Takiwasi et que peut-être n’avons-nous pas entièrement déchiffré à ce jour. Gardien de l’Esprit de Takiwasi, sa disparition semble signer la fin d’une époque pour Takiwasi et le début d’une autre.
Que d’où il se trouve aujourd’hui, Ermitaño continue à nous accompagner et garde l’Esprit de Takiwasi dans cette même simplicité et pureté de cœur, cette authentique innoncence, qu’il a incarnées à nos côtés pendant 38 ans de son existence.
Jacques Mabit, août 2025.
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